Textes choisis de Maurice Bellet

L'épreuve,
ou le tout petit livre de la divine douceur
(DDB 1988)

Entrée de la divine douceur

1.
La divine douceur est paix, profonde paix, paix miséricordieuse, apaisement.
C'est une main douce et maternelle, qui sait, qui conforte, qui répare sans heurt, qui remet dans la juste place.
C'est un regard comme celui de la mère sur l'enfant naissant. C'est une oreille attentive et discrète, que rien n'effraie, qui ne juge pas, qui prend toujours le parti du bon chemin d'homme, où l'on pourra vivre même l'invivable.
Elle est ferme comme la bonne terre sur qui tout repose. On peut s'appuyer sur elle, peser sans crainte. Elle est assez solide pour supporter la détresse, l'angoisse5 l'agression, pour tout supporter sans faiblir ni dévier. Elle est constante comme la parole du père qui ne plie pas. Ainsi est-elle le lieu sûr où je cesse d'être à moi-même frayeur.
C'est pourquoi c'est sottise de la croire faiblesse. Elle est la force même, la vraie, celle qui fait venir au monde et fait croître. L'autre, celle qui détruit et tue, n'est que l'orgie de la faiblesse.
Mais la divine douceur est une douce fermeté, car pas un instant elle ne blesse le cœur, elle ne meurtrit ce qui est au cœur de l'homme, où il trouve vie.
La divine douceur sauve tout, elle vent tout sauver. Elle ne désespère jamais de personne. Elle croit qu'il y a toujours un chemin. Elle est inlassablement inlassable à enfanter, soigner, nourrir, réjouir et conforter.

2.
La divine douceur est charnelle, elle est du corps. Elle ne se passe pas en idées et discours, en décisions, en états d'âme. Elle ne se soucie pas d'exhorter ou d'expliquer.
Elle est dans les mains, le regard, les lèvres, l'oreille attentive, le visage, le corps entier. Elle est dans les gestes du corps. Elle est l'âme aimante du corps agissant. Elle est la beauté aimante du corps humain
La divine douceur est sans preuve. Elle ne se donne pas par des arguments, des explications, des justifications. Elle paraît naïve et désarmée devant le soupçon ; en fait, elle y est indifférente.
Car elle se goûte.
Pourquoi divine ? Parce qu'elle ne serait pas humaine ? C'est tout l'inverse : elle est divine d'être humaine, entièrement humaine en vérité.

3.
Elle est l'amour d'amitié. Elle est l'amour par-delà l'amour, parce qu'elle ne cherche ni preuve, ni satisfaction, ni possession, ni rien de semblable. Elle ne se donne pas par devoir, mais par goût. Elle ne sait même pas qu'elle se donne. Elle est d'un naturel exquis.

Elle peut se faire service, et de mille façons. Mais elle est d'abord elle-même, ô douceur divine, et ce don-là précède tous les autres.
Elle est présence, elle est hospitalité, elle est parole échangée. Elle est compassion. Elle est la discrétion même.
Oh, qu'elle est désirable ! Elle est le sel de la vie.
Le moment où on le sait, c'est celui de la douleur.

17 manières de prier sans en avoir l'air
I - Marcher de long en large
dans une église romane, belle, assez grande
Saint Philibert de Tournus par exemple
ou dans une église gothique
Chartres, Reims, Bourges
ou baroque, comme la Wieskirche
et ne penser à rien
rien du tout
laisser le regard errer
laisser la pierre chanter
laisser le lieu dire
et s'en aller; au bout d'un temps, sans aucune hâte.

II - Lire un livre de forte pensée
avec un désir fort de la vérité
sans avidité de savoir
sans prétention à disputer
mais par goût, par amour de la vérité
Ouvrir la porte profonde
à toute pensée qui vient
et la laisser demeurer en paix
afin qu'elle vienne à porter son fruit.

III - Ouvrir la Sainte Ecriture
ouvrir seulement le Livre
et partir en songerie
imaginer son propre livre
se raconter des histoires
laisser remuer ses propres vieux mythes
de cruauté, de triomphe, de sensualité, de désespoir
d'amour, de charité
avec le parfait narcissisme de ces choses-là
et lire, dans le texte,
deux mots.

IV - Dire une demande du Notre Père
une seule
une seule fois.

V - Se désoler infiniment de ne pas prier
gémir intérieurement tout le jour d'être incapable
de la moindre invocation
la moindre lecture
pas même de l'Evangile
d'être là froid, sec, absent
et heureux ailleurs
sans Dieu, sans Christ, sans tout ça
et en souffrir
et décider enfin de s'en remettre là-dessus à Dieu
et attendre, hors de toute pensée.

VI - Dormir
et le cœur veille.

VII - Comme un petit enfant, dire des choses à Dieu
prière, supplication, rage ou tendresse
regret ou jubilation
ça échappe
on ne s'en aperçoit même pas
sinon quelquefois après coup.
Celui qui parle ainsi en nous est l'enfant
toujours à l'aurore de la vie
naïf comme la volonté divine.

VIII - Converser de choses et d'autres
et soudain
il se fait sans mon Dieu qu'on l'ait voulu
qu'on se met à parler de l'essentiel
la vie, la mort, l'avenir de l'humanité
l'amour, la vérité
Dieu peut-être, et peut-être pas,
la religion chrétienne, les grands chemins de l'homme
On en parle les uns aux autres sans haine,
sans controverse, sans passion basse,
mais parce que cela importe plus que tout le reste
et qu'on en parle si peu souvent
et dans la conversation celui qui croit en Jésus Christ
laisse passer quelque chose de l'Annonce
pas tant parce qu'il s'y croit obligé
que parce qu'il est comme ça, c'est en lui,
sa parole porte la Parole
et il arrive que quelqu'un écoute
et le fond du cœur est ouvert.

IX - Ouvrir la Sainte Ecriture
et ça y est !
Ce n'est pas un livre, ce n'est pas le Livre,
c'est le lieu de la Parole qui s'entend par-delà les mots
rêve sans rêve en marge du texte en son milieu
résonance à travers toutes les épaisseurs de la vie
fontaine dont la source est invisible
pensées, images, paroles
mouvements sobres du cœur
la Lettre est nécessaire
l'esprit va
car le sens de l'Ecriture, c'est la vie sauve.

X - Désirer, désirer désespérément
désirer jusqu'à la douleur et la détresse
jusqu'au grand vide amer
désirer que ce soit autrement
désirer la fin des cruautés
des folies, de la bêtise, de l'abject,
désirer la gaîté, la lumière, la tendresse
avoir si faim, avoir si soif
du monde différent
et de soi-même différent.

XI - Ecrire
par plaisir, par goût, pour voir
écrire pour écouter ce que le bruit ordinaire
recouvre ou embrouille
y compris le bruit des mots
Laver les mots jusqu'à ce qu'ils soient tout purs
et ronds et lisses
ou bien aller par les chemins foisonnants
ou bien refaire, indéfiniment refaire
pour approcher un peu plus ce qui manque et insiste
écrire pour aller vers le point là-bas
qui communique avec l'au-dessus et l'en deçà de tout mot.

XII - Ecouter la musique
La messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach par exemple
spécialement Incarnatus, Crucifixus, Resurrexit
ou bien autre chose
pas nécessairement de la musique religieuse
mais écouter dans la profondeur
écouter le chant du nouvel Orphée présent
à toute musique humaine
incarnation, crucifixion, jubilation
Si l'on peut, chanter soi-même et jouer de l'instrument,
c'est encore mieux !

XIII - Se tenir dans la paix
qui est l'harmonie des puissances
au-delà (certes) du tourbillon
au-delà de l'abstention sereine
au-delà de l'abandon volontaire des héros
dans l'harmonie des puissances
coïncidant avec la plus humble humilité
ceci, dans le médiocre des jours,
sans hauteur, sans savoir, et quelquefois sans grâce.

XIV - Sortir de l'église
quitter la célébration
parce qu'on ne supporte plus
parce qu'on ne peut plus rester
à cause du trop d'intensité et de hauteur
de ce qui est censé se faire là
en contraste avec l'échec navrant de ce qui s'y passe en fait
quitter sans scandale, sans contestation, avec tristesse
et le désir endurant que se lève à nouveau
comment ? comment ?
la lumière du grand poème où s'inaugurent toutes choses.

XV - Douter, intensément douter de Dieu
quoi, il y aurait un Dieu bon et tout-puissant
avec toute cette cruauté dans la nature
avec l'infernale cruauté humaine
les enfants crevant de faim, les exploités,
les névrosés, les abrutis, les alcooliques,
tous les déchets humains ?
Elle est belle, l'image de Dieu !
Et qu'est-ce que Dieu
sinon la pauvre petite idée élaborée
sur la planète où nous sommes
rien, au sein de l'univers éclatant
vers des dimensions inimaginables.

Objections, objections, agonie de Dieu
au cœur de l'homme de foi.
Il a répondu cent fois, mais il s'agît d'absence.
Pauvre Dieu en agonie
comme son Verbe identique à Lui au jardin des oliviers
quand ses meilleurs amis dormaient...
Ce n'est donc pas si peu de le veiller
en son agonie.

XVI - Ni les images, ni le texte,
ni le lieu ni l'heure
ni la parole qui sourd du cœur
ni la répétition lasse et attentive
pas même le silence
mais simplement le réel
terriblement réel et plat, les choses, la surface
la conversation sans but
les tâches, les loisirs,
manger, rêver, dormir,
et la souffrance intolérable, indicible
tellement souffrante qu'on n'en souffre pas
l'attente nue
de ce qui doit venir au monde
pour qu'il en soit sur la terre comme au ciel.

XVII - Travailler de ses mains
à des tâches ménagères, à la couture,
à son métier, à du bricolage
et faire taire la radio et tout le brouhaha intérieur
écouter ce qui parle sans mots
tandis que les mains s'occupent
et occupent la surface de l'âme.
Ou bien : conduire une automobile
très détendu, attentif, courtois
tandis que cette occupation laisse libre
une pensée sans pensée
qui mûrit ailleurs.

Le lieu du combat
(Desclée 1976)

Le commencement

… Car vous commencerez par le respect.
Vous ne direz point : la vieille qui brûle un cierge et qui marmonne est une superstitieuse. Ou : cet homme amoureux d'un enfant n'est qu'un pédéraste. Ou : ce révolutionnaire aigri est un aigri. Ou : cette femme acariâtre et dévoreuse de ses enfants est une malade. Vous ne direz rien de tel. Vous ne mettrez point votre frère et semblable dans une prison. Tu ne tueras pas.

Vous commencerez par le respect. Vous ne direz pas :
Dieu est ceci et cela, il existe ou il n'existe pas (c'est-à-dire: il est comme je l'imagine, ou : comme je l'imagine, il n'est pas). Vous ne me ferez pas dire ce qui vous convient. Vous ne tirerez pas à vous ce qui, de moi, parvient très lointainement à vos oreilles, pour en faire la justification de vos crimes. Tu ne feras pas d'image de moi.

Vous ne vous jetterez pas de-ci de-là, selon l'humeur, le pouvoir qui vous y pousse, la mode, les convenances, la commodité. Vous resterez bâtis sur le roc, intraitables quant à la vérité et la justice. Mais vous saurez que vérité comme justice ne sont pas vôtres, et que rien ne me fait tant horreur que le fanatisme, l'odieuse confiscation des biens sans prix. Vous n'aurez en vénération ni l'argent, ni la violence, ni les pouvoirs, ni vos plaisirs, ni quelque seigneur ou maître ou père, ni vous-mêmes. Vous serez libres. Tu n'auras d'autre Dieu que moi seul.

Vous commencerez par le respect. Vous quitterez père et mère, afin de mener votre propre vie, sous mon soleil. Vous ne remplacerez pas votre père ou votre mère par quelqu'un d'autre, pas même et surtout pas sous prétexte de me mieux servir. Vous les quitterez, vous irez assez loin pour les reconnaître tels qu'ils sont, pour les connaître homme et femme, bien semblables à ce que vous êtes, et pour leur donner gratitude de vous avoir donné la vie. Car même s'ils ne vous ont rien donné de plus, et même s'ils ne vous ont pas voulu et désiré - ou s'ils vous ont transmis leur mal et leur misère - ils vous ont donné la vie, quelque chose de ce qui les dépasse et vient de moi est passé en eux, et vous êtes nés, vous qui, sans eux, ne seriez pas. Ainsi, vous serez (peut-être à grand prix) réconciliés avec eux. Tu honoreras ton père et ta mère.

Vous commencerez par le respect. Vous ne prendrez pas à l'autre ce qui est son bien, ce qui fait partie de sa propre vie, ce qui le fait vivre, ce qui le soutient dans son existence. Vous ne lui prendrez pas sa nourriture, vous ne lui prendrez pas son travail, vous ne lui prendrez pas sa maison, vous ne lui prendrez pas ceux qu'il aime : sa femme, ses enfants, ses frères, ses amis. Vous ne lui prendrez pas ses certitudes, son espoir, son désir, l'œuvre où il met son esprit, son cœur et ses mains. Vous ne lui prendrez pas sa vie. Vous ne lui prendrez pas sa mort. Vous ne lui arracherez par force rien de ce qui le tient en vie. Tu ne prendras pas le bien d'autrui. Tu ne prendras pas la femme d'autrui.

Vous commencerez par le respect. Vous ne traiterez personne de lâche, vaurien, voyou, vous ne traiterez personne de bourgeois, de nègre, de raton, de moricaud, de flic, de bolchevik - sachant d'ailleurs que ce qui dans votre bouche est injure peut être pour lui dignité. Vous ne souillerez pas la parole humaine, où je suis, vous ne souillerez pas votre parole par le déni de justice, l'invitation trompeuse, le mépris insultant, l'entortillement de la vérité, le chantage, ou quoi que ce soit qui induise autrui à l'erreur et au malheur. Si vous parlez mal de moi, je ne vous en tiendrai pas rigueur, car vous ne sauriez, de moi, parler bien ; je saurai entendre vos cris, vos imprécations, vos murmures, et même je saurai comprendre que, ne me connaissant pas, ou conduits malheureusement à me voir tout autre que je ne suis, vous en veniez jusqu'à me maudire ou vous désintéresser de moi. Mais je ne vous pardonnerai pas, si vous vous y obstinez, d'écraser ce qui témoigne de moi là où vous êtes, le respect de la vérité, le respect de la vie, et, signe entre les signes, le respect de celui qui vous est semblable et face à face, l'autre homme. Tu ne blasphémeras pas. Tu ne feras pas de faux serment.

Vous ne vivrez pas seulement pour le travail, ou pour l'argent, ou pour vos jeux, ou pour accroître votre pouvoir, ou pour assurer l'établissement et le profit des vôtres. Vous commencerez par réserver dans vos vies la place du grand repos, du grand loisir, où vous serez disponibles à ce qui vient, attentifs à ce qui est sans prix. Vous réserverez soigneusement la place de ce qui est gratuit, que vous ne pouvez ni acheter ni vendre, la place où je suis. Ainsi devras-tu respecter mon Jour.

Vous commencerez par le respect. Alors vous sera donné d'entrer dans ce chemin de l'impossible, où vous souffrirez extrêmement et où nul ne vous ravira votre joie. Telle est la porte de mon bonheur.

 
Ils étaient, en somme, bien habitués à la maison. Elle avait ses inconvénients, on n'y était pas toujours à l'aise : mais rien de plus facile que d'en sortir et d'aller se baguenauder en ville.
Mais ce soir est arrivé l'épouvantable : ça bouge, le sol bouge sous nos pieds ! Et de se précipiter aux fenêtres, de monter vite les escaliers de sortie, pour voir. La maison était navire, et nous voici en mer !
Il y a des colères et des angoisses indescriptibles. Car nous voulions bien de votre bateau, nous y étions chez nous, mais à quai, bon Dieu, à quai !

 

Les survivants
(Gallimard 1974, l'Harmattan 2001)

Impossible, ici, de se reposer sur le passé, sur les avoirs déposés en banque, sur les trésors entassés au long des siècles, les lois, les sagesses ; sur les livres en longs rangs des bibliothèques, sur les maîtres reconnus, sur la bonne éducation ; sur le pouvoir rassurant des princes. Ici, l'on doit tout faire soi-même, rien n'est définitivement gagné ; inventer, recommencer, c'est le pain quotidien.
Bref, nous sommes pauvres. C'est pourquoi l'avenir nous appartient. Nous sommes sûrs de l'avenir à un point que vous ne pouvez imaginer. Non comme on peut être sûr du passé, bien entendu : c'est pourquoi notre assurance vous paraîtrait angoisse et incertitude. Mais il nous suffit de vivre ; et à chaque jour suffit sa peine.
 
La petite fille au miroir se promène dans les rues. Elle est gaie, elle est gentille, et les gens sourient de la voir. Alors, elle tend son miroir devant leurs visages , pour qu'ils se voient. Et les gens ne sourient plus du tout : ils se voient.
Il y en a qui se fâchent tout à fait. Ils veulent lui arracher des mains le miroir, ils veulent le briser, ils veulent la battre, lui arracher les cheveux, lui crever les yeux.
La petite fille leur échappe d'un bond. Et leur dit, toujours gaie et gentille : "Est-ce ma faute, à moi ? "